Théologien sans être crétin

Par RAPHAËL PICON Doyen de la faculté de théologie protestante de Paris

Les médias français n’aiment pas la théologie. Pour eux, ce mot est un gros mot. Il est d’emblée synonyme d’idéologie, de discours alambiqués, de vieilles querelles byzantines. Beaucoup d’universitaires français partagent ce mépris. En la matière, aucun autre pays d’Europe n’est aussi sectaire que la France. Quand on veut discréditer quelqu’un, ne dit-on pas de lui qu’il fait de la théologie ? Les seuls théologiens dont on parle, ce sont ces imans salafistes qui excitent leurs fidèles.

Certes, la théologie n’a pas toujours brillé par son intelligence. Et les propos homophobes de quelques évêques n’arrangent rien à l’affaire. Mais le problème de cette incurie à l’endroit de la théologie, c’est qu’elle fait le lit des intégrismes et de l’islamisme. Pour parler dans les médias de caricatures sur le religieux, on invite sociologues, anthropologues, commentateurs professionnels… Chacun a son mot à dire. Mais jamais un théologien au Grand Journal de Canal + ! C’est pourtant lui, ce théologien, et sans doute lui seul, que les imams, ceux-là même qui instruisent les fidèles, auraient une chance d’écouter. Mais des théologiens ont, eux aussi, été frappés par quelques Lumières qui les ont libérés de l’obscurantisme, sans pour autant les rendre illuminés. Ils disent au quotidien que Dieu est toujours au-delà de Dieu, qu’il (elle) n’est jamais réductible à ce qu’on peut faire de lui (elle). Nombre d’entre eux ont Nietzsche pour maître, se passionnent pour Marx et lisent Freud. Qu’ils soient juifs, chrétiens ou musulmans, ils enseignent à déconstruire sans réserve leurs mythes et leurs textes fondateurs. Et ils savent que l’on peut être critique et croyant. Seuls les penseurs de ces monothéismes des Lumières pourraient, s’ils avaient une chance d’être entendus, construire un autre rapport au religieux. Lisons-les, recensons-les, dialoguons avec eux ! On découvrira alors qu’on peut être croyant sans être crétin. Et qu’on peut être religieux tout en préférant les nourritures terrestres aux dissertations sur le sexe des anges. On ne sauvera les religions du fanatisme, qui toujours les menace, qu’en donnant la voix à ceux que notre société ignore superbement : les théologiens !

Source : http://www.liberation.fr/

 

 











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