La sexualité, manifestation de la finitude humaine

La relation sexuelle est fondamentalement rencontre de l’autre dans sa différence, dans son altérité. C’est dire que “loin de faire un avec deux, la sexualité est rencontre de deux qui ne font jamais un”. Jusque dans cet acte le plus intime, l’autre conserve son mystère, son secret, cette part de lui-même qui échappe à toute emprise. Il y a là un paradoxe : ce qui unit le plus un homme et une femme est aussi ce qui fondamentalement les sépare.
 
Notre époque est sans doute aux prises avec un effet de leurre. Il y a une mise en avant incessante de l’altérité, sous ses formes multiples, que l’on affiche comme un étendard. Il y a tout un discours qui a pour lui l’apparence de la vertu, qui célèbre les bienfaits de la différence et qui en appelle à l’éthique pour garantir le respect des différences revendiquées. La question est pourtant de savoir ce que cache ce discours et, plus exactement, si les multiples productions contemporaines de différences, tellement exaltées et mises en scène, ne sont pas paradoxalement une façon de contourner l’épreuve de la véritable altérité de l’autre, notamment celle de la différence des sexes.

C’est la thèse développée, par exemple, par le philosophe Jean Baudrillard qui soutient que nous produisons de l’Autre – comme on produit des objets – et que cette production est justement un signe majeur d’une liquidation de l’altérité. En somme, il y a de l’altérité partout, démultipliée à l’infini, pour masquer que nous voulons en finir avec l’altérité, qu’elle nous est insupportable, que nous la haïssons peut-être même parce qu’elle nous renvoie à notre propre manque. Nous inventons de l’Autre qui n’est que les formes multiples du même. L’Autre, écrit Baudrillard, « n’est plus un objet de passion, c’est un objet de production » (1).

Incomplétude 
Trois remarques. Notons d’abord l’entreprise considérable, typique du judaïsme, qui a consisté à dédiviniser la sexualité, c’est-à-dire à ne pas la considérer comme un mystère sacré, mais la rendre à sa pleine et seule humanité. Dieu ne participe pas à la sexualité. Il n’est pas un élément de ce dispositif, à la différence du paganisme où la sexualité servait rituellement à participer au monde du divin. Cette logique biblique a pour conséquence directe de refuser une sexualité dont l’être humain se servirait pour nier son statut de créature et qui permettrait d’accéder à une toute-puissance divine. La sexualité est une marque de la contingence humaine, c’est-à-dire le lieu du partiel où l’on mesure sa propre incomplétude.

C’est dire que la différence des sexes ne renvoie pas à une complémentarité de deux pôles – masculin et féminin – qui seraient finalement unifiés dans un ordre sacré. La différence des sexes n’est pas « une différence de complémentarité » qui se fonderait sur « une unité qui fait rapport entre l’un et l’autre » et qui permettrait finalement de surmonter « l’angoisse de la différence sexuelle » (2). La désacralisation du sexe a, au contraire, pour effet d’ordonner la différence des sexes à l’impossibilité de faire du « Un », en quelque lieu que ce soit, sur le mode d’une complémentarité du masculin et féminin. L’idée d’une complémentarité, il est vrai, trouve aujourd’hui un fort écho dans tout un discours sur le sens du rapport sexuel. La distinction du masculin et du féminin serait une différence complémentaire. Ce discours-là apparaît très convaincant parce qu’il soutient que chacun serait pour l’autre ce dont il manque. L’art de l’érotique consisterait alors à surmonter la différence pour faire « Un » dans une même jouissance.

Il est question ici d’un rapport symétrique où chacun est pour l’autre ce qu’il désire, sans écart, dans un rapport harmonieux. Il suffit de se référer à des traités de sexologie qui appellent les couples à une coïncidence de la jouissance sexuelle (engendrant ainsi beaucoup de culpabilité).

Pour approcher l’enjeu du désir, on peut – et c’est un second point – se reporter au Cantique des cantiques dans lequel, notons-le, les amoureux ne cessent pas de se chercher. Lorsqu’ils se trouvent, ils se perdent à nouveau et repartent en quête l’un de l’autre. Les moments où les corps se rencontrent sont fondamentalement liés ici à quelque chose qui laisse toujours l’autre à distance, dans sa part d’éloignement. Le philosophe Emmanuel Levinas a magnifiquement décrit une érotique conjuguée à la « pudeur », comme catégorie éthique, qui est la part de mystère que chacun conserve. La pudeur évoque un non-révélé ou une réserve. Elle ne consiste pas simplement à soustraire au regard, mais elle conjugue plutôt le dévoilé et le voilé. Elle est une limite au cœur même du dévoilement.

Faim d’amour 
C’est pourquoi, dit Levinas, la relation sexuelle « ne comble pas la séparation, mais la confirme ». Le désir, qui conduit au lieu même de la plus grande intimité, est toujours expérience d’un invisible, une part impossible à maîtriser, un non-savoir sur l’autre. En somme, il y a ici quelque chose de paradoxal : ce qui unit deux êtres humains, c’est paradoxalement ce qui les sépare, c’est-à-dire ce qui les constitue dans leur altérité réciproque.

On relèvera enfin, sur un plan éthique, que la sexualité est à l’articulation du besoin et du désir. Elle ne fait pas l’économie du besoin de l’autre. Le besoin, c’est d’avoir faim et il y a aussi une faim d’amour qui est un besoin d’aimer, d’être aimé, et qui est vital pour la vie. Il ne faut jamais mépriser ce besoin d’amour – y compris dans ce qu’il a parfois de vorace – car il est aussi nécessaire que le pain. Mais, nous l’avons dit, le corps de l’autre ne se trouve pas réduit à l’objet susceptible de combler ce qui manque. Notre époque confond souvent besoin et désir. Le sexe appartient souvent au champ de la consommation, au produit qui répond alors à un besoin, mais pas à un désir.

D’une manière plus vaste, nous sommes à l’heure de l’instantanéité, du « tout, tout de suite » où il est difficile de consentir au temps nécessaire pour que l’autre advienne dans son altérité et donc dans sa différence. La sexualité renvoie à notre perception de la temporalité. Or, sur un plan éthique, c’est cette maturation du désir qu’il est nécessaire de soutenir parce qu’elle contient une promesse d’avenir. 

Jean-Daniel Causse
www.reforme.net

Jean-Daniel Causse est professeur de théologie systématique à la faculté de théologie protestante de Montpellier.

(1). Jean Baudrillard, Le crime parfait, Galilée, 1995, p. 161.
(2). Philippe Julien, La féminité voilée, Desclée, 1997, p. 84-85.
 











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