SPIRITUALITE FOUILLIS

AUTEUR : Michaël Yaconelli
EDITIONS :
Dynamots Editions

Spiritualité Fouillis, écrit par Michaël Yaconelli : enfin un écrivain d'inspiration chrétienne qui ne nous sert pas de la soupe tiède... Ce livre est vraiment de la dynamique ! Pas étonnant qu'il soit disponible sur librairie-paraboles.net

La dynamique des mots de ce livre nous emmène donc dans un fouillis salutaire, celui de l'amour agaçant de Dieu pour les personnes imparfaites.
Et si une foi authentique commençait par l'aveu que nous ne serons jamais tout à fait au point ?
C'est le postulat de cet ouvrage décapant et humoristique, qui est un antidote puissant contre le perfectionnisme spirituel chez chacun de nous !

 

Ma vie est un vrai bazar.

Après quarante-cinq années passées à essayer de suivre Jésus, je le perds sans cesse de vue dans l'agitation encombrée de ma vie. Je sais qu'il est là, quelque part, mais il est difficile de le distinguer dans le brouillard de la vie de tous les jours.

Aussi loin que portent mes souvenirs, j'ai toujours voulu être un homme de foi. Et pourtant, lorsque je regarde les hier de ma vie, je vois surtout un chemin en zigzag, jonché d'erreurs et d'échecs.

Il m'est arrivé d'avoir des réussites provisoires et des moments isolés d'intimité avec Dieu, mais je languis après la présence continuelle de Jésus. La majeure partie de ma vie semble irrémédiablement empêtrée dans un réseau d'obligations et de distractions.

Je veux être quelqu'un de bien. Je ne veux pas échouer. Je veux apprendre de mes erreurs, me débarrasser des distractions et me précipiter dans les bras de Jésus. La plupart du temps, cependant, j'ai l'impression de le fuir pour me précipiter dans mon propre bazar.

Je cherche désespérément à mieux connaître Dieu. Je veux être cohérent. Pour l'instant, la seule cohérence dans ma vie, c'est mon incohérence. Entre celui que je voudrais être et celui que je suis, on peut dire qu'il y a une certaine distance... Je ne m'en sors pas très bien quand il s'agit de “vivre une vie qui tient la route”.

Je ne veux être ni Saint Jean de la Croix ni Billy Graham. Je veux simplement qu'on se souvienne de moi comme de quelqu'un qui aimait Dieu, qui se préoccupait plus des au-tres que de lui-même et qui essayait de grandir en maturité et en stabilité. J'aimerais connaître plus de victoires que de défaites. Pourtant, je suis à l'aube de mes soixante ans et j'échoue encore avec une régularité d'horloge.

Si je devais mourir aujourd'hui, je serais plutôt inquiet quant à ce qu'on dirait à mon enterrement. Je serais heureux s'ils disaient des choses du style : “C'était un chic type” ou “De temps en temps il était bien” ou “Mike était moins mauvais que beaucoup d'autres”. Malheureusement, l'éloge funèbre est fait par ceux qui connaissent le défunt. Je sais qu'ils tomberaient d'accord : “Mike était un désastre”.

Lorsque j'étais plus jeune, je croyais mon incohérence due à ma jeunesse. Je croyais que l'âge m'apprendrait tout ce que j'aurais besoin de savoir et que lorsque je serais plus âgé, j'aurais appris les leçons de la vie et découvert les secrets de la vraie spiritualité.

Aujourd'hui, je suis plus âgé, beaucoup plus âgé, et les secrets sont restés des secrets pour moi...

Souvent, je rêve que je traîne derrière Jésus, attendant impatiemment qu'il me choisisse comme l'un de ses disciples. Sans crier gare, il se retourne, me regarde droit dans les yeux et dit : “Suis-moi !” Mon cœur bat la chamade et je m'élance vers lui lorsqu'il m'arrête : “Ah non, pas toi, le type derrière toi. Désolé...”

J'ai passé pratiquement toute ma vie à essayer de suivre Jésus et au mieux, je suis maladroit et inefficace, un disciple qui trébuche sans arrêt. Je me réveille, la plupart du temps, avec la conscience humiliante que je n'ai pas la moindre idée où Jésus se trouve. Bien que je sois pasteur, bien que je pense à Jésus tous les jours, la route que je suis ressemble à... euh... une longue succession de méandres.

Alors, j'ai décidé d'écrire un livre sur la vie spirituelle.

Je sais ce que vous pensez. À la lumière de ce que je viens de dire à propos de ma marche avec Dieu, écrire sur la spiritualité est à peu près aussi cohérent que Mister Bean qui expliquerait le sens de l'univers ou d'interpréter Le Messie de Hændel au kazoo. Comment quelqu'un dont la vie est manifestement en manque de spiritualité peut-il avoir le culot d'aborder la spiritualité ? Comment quelqu'un qui n'est pas saint peut-il avoir l'audace de parler de sainteté ? Ça n'a pas de sens.

Sauf... sauf ! Sauf si la spiritualité, telle que la plupart d'entre nous la conçoivent, n'est pas de la spiritualité du tout.

Malheureusement, le terme spirituel est utilisé en général par des chrétiens pour définir une personne qui prie toute la journée, lit la Bible constamment, ne se met jamais en colère, n'est jamais déstabilisée, possède des pouvoirs spéciaux et a un laisser-passer pour accéder à Dieu. La spiritualité, pour beaucoup, sonne comme quelque chose d'extraterrestre. Elle évoque des “saints” excentriques qui ont renoncé au monde, fait vœu de pauvreté avant de s'isoler dans un monastère.

Il n'y a rien à redire sur la spiritualité des moines. Les moines vivent une certaine forme de spiritualité, une manière particulière de rechercher et de connaître Dieu. Mais qu'en est-il de nous autres ? Qu'en est-il de ceux d'entre nous qui habitent la ville, ont mari ou femme, trois gosses, deux chats et une machine à laver qui vient de tomber en panne ? Qu'en est-il de ceux d'entre nous qui sont célibataires, travaillent soixante à soixante-dix heures par semaine, ont des parents qui se demandent pourquoi ils ne sont pas mariés et des amis qui gagnent plus d'argent qu'eux ? Qu'en est-il de ceux d'entre nous dont les parents sont divorcés, qui tentent, tant bien que mal, de guérir de cette blessure, qui essayent d'assumer la navette entre deux parents qu'ils aiment tout en se demandant si quelque part ce n'est pas de leur faute ?

Y a-t-il une spiritualité pour ceux d'entre nous qui ne sont pas à l'abri dans un monastère, qui ne sont pas “au point” et qui ne le seront probablement jamais ?

Spiritualité pour nous autres

La réponse est oui !

Ce qui mit Jésus sur la croix est l'idée absurde que des personnes ordinaires, des gens du peuple, brisés, esquintés et mal foutus puissent être des hommes de foi ! Ce qui rendait fous de rage les ennemis de Jésus, c'était sa critique des gens religieux “parfaits” et son acceptation des gens non religieux imparfaits. L'implication choquante du ministère de Jésus est que n'importe qui peut être spirituel.

Scandaleux ? Peut-être.

Peut-être que la vérité est scandaleuse. Peut-être que le scandale est qu'aucun de nous n'est très au point, même ceux qui font un effort pour plaire à Dieu. Peut-être sommes-nous des fouillis, pas seulement des fouillis péché, mais des fouillis contradiction, des fouillis en-haut et en-bas, des fouillis dedans-dehors, des fouillis maintenant-je-crois-maintenant-je-ne-crois-plus, des fouillis je-comprends-euh-non-je-ne-comprends-plus.

Je l'avoue, la spiritualité fouillis a l'air... eh bien... très peu spirituelle.

D'après certains, il y aurait des directives à suivre, des principes de vie, des cartes pour nous montrer le chemin et des secrets à découvrir afin de trouver une spiritualité bien rangée et propre sur soi.

J'ai bien peur que non.

La spiritualité n'est pas une formule ; ce n'est pas un examen. C'est une relation. La spiritualité n'est pas une affaire de compétence, c'est une affaire d'intimité. La spiritualité n'est pas une affaire de perfection, c'est une affaire de connexion. Le chemin de la vie spirituelle commence là où nous en sommes, dans le fouillis de notre vie. Accepter la réalité de notre vie imparfaite voire brisée est le début de la spiritualité. Non parce que la spiritualité enlève ces imperfections, mais parce que nous renonçons à la recherche de la perfection pour chercher Dieu, déjà présent dans l'enchevêtrement de notre vie.

Il ne s'agit pas de se faire retaper, mais de trouver Dieu dans le bric-à-brac de notre état bancal.

Regarde la Bible. Ses pages regorgent de personnages fouillis. Les auteurs bibliques n'ont pas escamoté les imperfections de ses héros. Noé, par exemple. Tout le monde le croyait fou. C'est vrai qu'il était un peu bizarre ; mais il était aussi courageux, homme d'une grande foi et d'une volonté tenace. Sur fond de moqueries permanentes, il construisit une arche gigantesque au milieu du désert parce que Dieu lui avait dit qu'il allait pleuvoir.

Personne ne le crut mais la pluie arriva et le déluge promis eut lieu. Lorsque l'eau se retira, Noé quitta triomphalement l'arche, s'est saoulé et se mit à poil. 1

Quoi ? Saoul et à poil ? Je ne me souviens pas que mes pasteurs ou mes catéchètes m'aient parlé de... euh... de ce moment d'indiscrétion... euh... de faiblesse... hum... d'échec. Le Noé qu'on m'a présenté était farouchement fidèle, irrésistiblement indépendant et implacablement déterminé. L'exemple même d'une foi inébranlable. On parle peu de sa lutte, vouée à l'échec, avec l'alcool. Peut-être y a-t-il un revers de la médaille à être fort et fidèle. Peut-être que pour les survivants au déluge, la vie était plus compliquée qu'on aime à le croire. Peut-être Noé a-t-il fait face à des moments de dépression et de solitude.

Pourquoi s'étonner ? En fin de compte, tous les personnages de la Bible sont un mélange subtil de force et de faiblesse. David, Abraham, Lot, Saül, Salomon, Rahab et Sara étaient des hommes et des femmes courageux, brillants, audacieux, loyaux, passionnés qui aimaient Dieu avec sincérité et, en même temps, des assassins, des adultères et des maniaco-dépressifs. Ils pouvaient défendre la foi avec douceur et piété un instant et l'instant d'après devenir des tyrans mentalement instables, incrédules, sournois, menteurs et rancuniers.

Les personnages du Nouveau Testament n'étaient guère mieux. Regarde avec qui Jésus traînait. Des prostituées, des collecteurs d'impôts, des adultères, des cas psychiatriques, de la racaille complètement fauchée et des perdants de tout poil. Ses disciples n'étaient pas exactement des modèles de vertu. Ils s'étaient engagés vis-à-vis de Jésus, prêts à le suivre partout (à une exception près) mais en même temps ils étaient agités par des querelles internes telles que la lutte pour le pouvoir, la suspicion, les accusations, l'impulsivité, l'égoïsme, la paresse et la déloyauté. La plupart du temps, ils ne comprenaient rien à ce que racontait Jésus et le jour où il est mort, ils n'avaient pas la moindre idée de ce qu'il fallait faire.

Un exemple très parlant du fouillis des disciples eut lieu dans un petit village samaritain. En route pour Jérusalem, Jésus et ses disciples s'y étaient arrêtés pour la nuit. Les Samaritains, cependant, n'étaient pas d'humeur à coopérer. La plupart des Juifs les méprisaient, et ceux-ci avaient décidé de leur rendre la pareille. Ils signifièrent à Jésus et à ses disciples qu'ils n'étaient pas les bienvenus. Jacques et Jean (Jean, le disciple bien-aimé, n'est-ce pas ?) étaient furieux ; ils se tournèrent rageusement vers Jésus avec une question très peu digne d'un disciple : “Seigneur, veux-tu que nous commandions au feu de descendre du ciel et de les exterminer ?” 2 Pas exactement un exemple reluisant de maturité chrétienne.

Le christianisme a une longue tradition de spiritualité fouillis. Des prophètes fouillis, des rois fouillis, des apôtres fouillis.

Depuis l'histoire du peuple élu dans l'Ancien Testament toujours fourré dans des situations impossibles, jusqu'au Nouveau Testament dont la majeure partie a été écrite justement pour remettre de l'ordre dans le fouillis des Églises, la Bible présente l'histoire glorieuse d'une foi très pagaille.

On dirait que toi et moi sommes en bonne compagnie.

Spiritualité fouillis lève le voile sur le mythe de la perfection et lance un appel aux chrétiens pour qu'ils sortent de leurs cachettes et arrêtent de faire semblant.

Spiritualité fouillis ose suggérer que le fouillis est l'atelier d'une spiritualité authentique, le laboratoire de la foi, l'endroit où le vrai Jésus rencontre le vrai nous.

Pécheurs notoires

Il y a quelques années, on m'a présenté à un groupe de chrétiens peu fréquentables, “Les Pécheurs Notoires”. Ces hommes, issus de toutes sortes de milieux, se rencontrent une fois par an pour discuter les uns avec les autres de leur bazar spirituel. Le titre Pécheurs Notoires fait référence à la catégorie scandaleuse des pécheurs pardonnés (dont la réputation et l'imperfection perpétuelle ne semblaient pas rebuter Jésus). En fait, Jésus collectionnait les personnes de mauvaise réputation ; il les appelait disciples. Et il le fait encore aujourd'hui. J'aime les gens qui reconnaissent ouvertement leur imperfection, des gens qui confessent, sans être décontenancés, qu'ils sont irrémédiablement défectueux et irrémédiablement pardonnés. Ils m'ont spontanément invité à faire partie de leur groupe.

Les Pécheurs Notoires se retrouvent chaque année dans un centre de retraite spirituelle. Dès l'instant où l'on franchit le seuil, on est dans le colimateur de la direction du centre. Nous ne nous comportons pas comme la plupart des contemplatifs qui fréquentent ces centres : réservés, calmes, à la recherche silencieuse de la voix de Dieu. Nous sommes d'un autre genre de contemplatifs : verts, turbulents, bruyants et chahuteurs. Nous nous baladons dans nos âmes en gros sabots à la recherche de Dieu, nous traînons avec un Jésus bon vivant qui vient passer du bon temps dans notre cœur. Certains d'entre nous fument le cigare ; presque la moitié du groupe est composé d'alcooliques en voie de guérison ; et certains d'entre nous ont un langage qui ferait rougir un matelot. Deux Pécheurs Notoires arrivent en Harley, vêtus de cuir de la tête aux pieds.

J'avoue que je fréquente une drôle d'équipe. Des chrétiens dont la vie de disciple est d'une véracité flagrante et négligemment passionnée, caractérisée par une piété effrontée. Ils n'ont pas peur d'avouer leurs défauts et ne sont pas intimidés par des chrétiens qui nient leur propre fouillis. Parfois ces types ressemblent à des païens et parfois ils ressemblent à Jésus. Des trouble-fête spirituels, et c'est la raison pour laquelle ils ressemblent à Jésus (qui s'attirait sans cesse des ennuis). Ils sont espiègles, toujours prêts à rigoler et à faire la java et c'est en cela qu'ils ressemblent à des païens. Des disciples vraiment très fouillis. Les Pécheurs Notoires sont un étrange mélange de bon, de mauvais et de laid. Ils vivent une spiritualité qui défie toute définition simpliste. Soit dit en passant, ils sont parmi les hommes les plus spirituels que je connaisse.

Spiritualité fouillis est une description de la spiritualité que vivent la plupart d'entre nous, mais que peu d'entre nous avouent. C'est une tentative de percer le mur religieux du secret et de légitimer une foi inachevée, incomplète et qui manque d'expérience. Spiritualité fouillis est une célébration de la vie de disciple en construction.

Ce livre est l'affirmation scandaleuse que suivre le Christ, est tout sauf quelque chose de bien ordonné, carré, équilibré et rangé. Loin s'en faut. La spiritualité est complexe, embarrassante et troublante. Dans le vrai monde, la foi authentique est plutôt désordonnée, débraillée et chaotique.

La spiritualité est tout sauf une ligne droite. C'est une piété tohu-bohu, pêle-mêle, sens dessus-dessous qui transforme notre vie en montagne russe, la tête en bas, avec plein de virages inattendus, de dos d'ânes cachés et des accidents à se rompre le cou. Autrement dit, la spiritualité fouillis est la conséquence délirante d'une vie “gâchée” par un Jésus qui nous aime au point de nous attirer dans ses bras.

Le scandale de la spiritualité

Nous ne dégoûtons pas Jésus, quel que soit notre état. Lorsque nous nous rendons compte que notre humanité ne le décourage pas, que notre pagaille ne le rebute pas et qu'il nous poursuit inlassablement malgré tout, que pouvons-nous faire d'autre que capituler devant son amour insensé et sans discrimination ?

Anne Lamott, une compagne de route fouillis, décrit parfaitement ce qui se passe quand Jésus nous poursuit. Dans son livre Traveling Mercies, elle raconte sa conversion à Jésus-Christ. Les choses n'allaient pas bien dans sa vie : toxicomane et alcoolique, engagée dans une liaison qui avait produit un enfant dont elle avait avorté, elle regarde, impuissante, sa meilleure amie mourir d'un cancer. Pendant cette période, elle fréquentait une petite église de temps à autre. Elle s'asseyait au fond et écoutait les chants, puis s'éclipsait avant le sermon. La semaine de son avortement, elle perdit pied. Dégoûtée d'elle-même, elle noya son chagrin dans l'alcool et les drogues. Pendant des heures, elle saigna des suites de son avortement. Enfin elle se laissa tomber sur son lit, secouée et désespérée. Elle alluma une cigarette et éteignit la lumière.

“Au bout d'un moment, je pris conscience qu'une personne était là, avec moi. Quelqu'un était tassé dans un coin. Je supposais que c'était mon père dont j'avais senti la présence tout au long des années, dans les moments où j'avais peur et que je me sentais seule. La sensation était tellement forte que j'allumai même la lumière un moment pour m'assurer qu'il n'y avait personne — et effectivement, la pièce était vide. Mais un peu plus tard, de nouveau dans l'obscurité, je sus, sans l'ombre d'un doute, que c'était Jésus. Je sentais sa présence aussi sûrement que je sens mon chien couché près de moi tandis que j'écris ces lignes.

J'étais épouvantée... Je songeais à ce que tout le monde penserait de moi si je devenais chrétienne. Cela me paraissait quelque chose de totalement impossible, que je ne devais en aucun cas permettre de m'arriver. Je me suis tournée contre le mur et j'ai dit à haute voix : “Je préfère mourir”.

Je l'ai senti accroupi là, dans un coin de la mezzanine où je dormais. Il me regardait avec patience et amour et j'ai fermé très fort les yeux. Mais ça n'a rien changé, parce que ce n'était pas avec mes yeux que je le voyais.

Je me suis enfin endormie et au matin, il était parti.

Cette expérience m'a vraiment secouée, mais je me disais que ce n'était qu'une apparition née de ma peur, de mon dégoût de moi-même, de la boisson et de l'hémorragie. Mais ensuite, partout où j'allais, j'avais l'impression qu'un petit chat me suivait, me demandait de me baisser pour le ramasser, voulait que je lui ouvre la porte pour le laisser entrer. Mais je sais comment ça se passe — on laisse entrer un chat une fois, on lui donne un peu de lait... et il ne repart plus.

Une semaine plus tard, je suis retournée à l'Église. J'avais une telle gueule de bois que je ne tenais pas debout pour les cantiques. Ce jour-là, je suis restée pour le sermon que j'ai trouvé complètement ridicule. On aurait voulu me convaincre de l'existence d'extraterrestres, ç'aurait été pareil. Mais le dernier cantique était tellement profond, brut et pur que je n'arrivais pas à m'échapper. C'était comme si les fidèles chantaient entre les notes, nostalgiques et joyeuses en même temps, comme si leurs voix ou quelque chose d'autre me berçaient en leur sein et m'entouraient comme un enfant effrayé. Je me suis ouverte à cette sensation — et elle m'a submergée.

Je me suis mise à pleurer et je suis partie avant la bénédiction. Je me suis précipitée chez moi et je sentais tout le temps le petit chat courir sur mes talons. J'ai marché le long des quais devant des dizaines de plantes fleuries en pot, sous un ciel aussi bleu qu'un rêve de Dieu. J'ai ouvert la porte de ma péniche, puis je me suis arrêtée. J'ai baissé la tête et j'ai dit : 'J'abdique'. J'ai pris une inspiration profonde et j'ai dit à haute voix :

‘ D'accord. Tu peux entrer.'

C'était ça, le moment magique de ma conversion.” 3

Anne Lamott est la plus improbable candidate à la spiritualité que je connaisse... jusqu'à ce que je reconsidère ma propre candidature. Anne me paraissait dans la panade complète jusqu'à ce que je me souvienne de la pagaille de ma propre vie. Je reconnais “le petit chat qui courait” sur ses talons. C'est le même “chat” qui pourchasse depuis longtemps le disciple pagailleux de Christ que je suis. Quoi que je fasse, je n'arrive jamais à m'en débarrasser. Tu n'y arriveras pas non plus. Alors autant laisser tomber, comme Anne, et laisser entrer “le chat”.

Nous pourrons toujours décider plus tard de ce que nous allons faire avec un Jésus, plus-grand-que-prévu, qui se déchaîne dans notre cœur, chamboule notre âme et transforme notre humanité-fouillis en spiritualité-fouillis.

L' histoire de Charlie Brown que je préfère, c'est celle où Lucy tient un stand de conseils psychologiques. Charlie s'y arrête pour obtenir quelques tuyaux.

“La vie, c'est comme un transat, Charlie, lui dit-elle. Sur le bateau de croisière de la vie, certaines personnes le placent à l'arrière pour voir d'où ils viennent. D'autres le placent à l'avant pour voir où ils vont.”

Le bon docteur regarde son client perplexe et demande :

“Dans quel sens as-tu placé ton transat ?”

Sans hésitation, Charlie répond, renfrogné :

“Je n'arrive même pas à le déplier.”

Charlie et moi sommes des âmes sœurs.

Partout où je regarde sur le paquebot de la chrétienté, je vois des équipes d'instructeurs, d'enseignants, d'experts et de gourous impatients de m'expliquer le plan de Dieu pour l'emplacement de mon transat, mais je n'arrive toujours pas à le déplier. Ce n'est pas étonnant que lorsque je parcours les titres dans une librairie chrétienne, j'aie l'impression d'être le seul guignol dans le Royaume de Dieu, un nigaud spirituel perdu dans un bateau plein de penseurs bibliques brillants. Un nain hérétique dans un monde de géants spirituels. Lorsque je compare ma vie à celle des experts, je me sens débraillé, négligé et sale au milieu de saints impeccablement bien habillés... et je suis pasteur. C'est peut-être pour ça que Dieu m'a confié une Église “pour des gens qui n'aiment pas aller à l'église”.

Quand un pasteur a été mis à la porte de deux instituts bibliques, c'est peut-être plus facile pour ses paroissiens de ne pas être intimidés par un quelconque idéal de spiritualité.

Beaucoup de ceux qui fréquentent notre église ont toujours voulu aller à l'église, mieux connaître Dieu, eu le désir d'avoir une meilleure relation avec Jésus, mais le plus souvent, ils atterrissent dans une assemblée où on leur fait sentir que la “pagaille” de leur vie les disqualifie pour une vie spirituelle authentique. Laisse-moi te décrire la vie “fouillis” de ceux qui se retrouvent sur nos bancs dimanche après dimanche.

Renée : après trente ans de mariage, son mari la quitte pour une femme plus jeune. Peu de temps après elle apprend qu'elle souffre d'un cancer aux poumons. Accablée et seule, elle tente lentement de suivre Jésus malgré son naufrage. Son Église précédente l'a culpabilisée pour l'échec de son mariage. Sa foi n'a pas guéri son cancer, ses enfants ne vont pas bien et elle lutte contre des périodes de dépression (que des chrétiens “spirituels” ne devraient pas avoir, selon ses amis “spirituels”). Renée se demande où est passée la bonne vie que Dieu devait lui donner.

Darrell : en lutte avec un long antécédent d'abus et de drogues. Il retrouve généralement le chemin de l'église après une nuit passée à boire. Darrell s'assoit à la dernière rangée de bancs, près de la porte, parce qu'il ne veut pas que les gens voient son visage bouffi, ses yeux rouges et le fait qu'il n'est pas rasé. Il a honte de ne pas être venu à bout de son problème d'alcool. Dans d'autres Églises, on lui a dit que s'il était totalement engagé dans sa vie spirituelle, l'alcool ne serait plus un problème. Ses efforts ne comptent pour rien, d'après ses amis chrétiens.

Carole : divorcée, seule. Elle a vécu l'enfer l'an dernier à s'occuper de son père mourant. Cela lui a pris beaucoup de temps parce que d'autres membres de sa famille ont refusé d'assumer leur part de responsabilité. Maintenant, suite au décès de son père, elle est en proie à la culpabilité, la colère, et elle bataille pour comprendre à quoi doit ressembler sa spiritualité au cœur d'un quotidien fatigué et en lambeaux. Beaucoup de ses amis de l'Église qu'elle fréquentait auparavant prétendent que les personnes spirituelles ne divorcent pas, ne se mettent pas en colère, ne se sentent pas coupables, et n'en veulent pas à leur famille.

Gary et Linda, Carl et Doreen : deux couples parmi tant d'autres qui se trouvent face à la crise de la quarantaine, au syndrome du nid vide et à la question obsédante : “C'est tout ce qu'il y a ?” Ces couples ont des doutes sur la vie chrétienne. Dans leur vie d'Église on leur a constamment rappelé que les êtres spirituels n'ont pas de crise de la quarantaine, qu'ils ne sont pas obsédés par des doutes et des craintes, puisque Jésus est la réponse à toutes leurs interrogations et à toutes leurs incertitudes.

Liliane, Régine, Don et Barbara : des membres plus âgés de notre communauté dont les conjoints sont décédés. Ils ont décidé qu'ils étaient trop vieux pour se lancer dans une nouvelle relation. Ils ont l'impression d'être traités avec condescendance, et qu'on ne se lie pas vraiment d'amitié avec eux. Ils se demandent s'ils ne vont pas vivre leurs dernières années dans une grande solitude.

La liste pourrait s'allonger indéfiniment. Ici et là dans notre assistance se trouvent des gens “bien” qui ont été paralysés par des sentiments d'infériorité, d'indignité, d'insécurité quant à leur propre valeur et cette culpabilité qui estropient la plupart d'entre nous qui tentons de suivre le Christ.

A quoi ressemble une spiritualité fouillis ?

Cela pourrait en choquer certains, mais la spiritualité est un refuge pour ceux qui n'ont pas tout compris de la vie, qui ne connaissent pas la Bible aussi bien qu'ils le devraient, qui ne sont pas spirituellement au point — les nous autres qui croient qu'il n'existe pas de “nous autres” — des chrétiens qui essaient de suivre du mieux qu'ils peuvent.

Il y a quelque temps, ma femme et moi nous trouvions à table avec une femme que nous respectons beaucoup. Sa profonde spiritualité a eu un impact important dans notre vie. Cette femme passait la plupart de son temps à résister au bruit et à l'agitation de ce monde pour rechercher Dieu dans le silence et la solitude. Elle avait passé des semaines et des semaines dans des retraites silencieuses. C'était une femme tellement imprégnée de sa foi qu'on avait l'impression de sentir Dieu quand elle entrait dans une pièce.

Nous parlions de la prière. “Je suis gêné d'être assis près de vous”, ai-je sorti tout de go. “Vous passez des jours, des semaines et même des mois dans la prière. Avec un peu de chance, j'y passe dix minutes. J'ai bien peur que comparé à vous, je ne sois pas très spirituel.”

Ses yeux ont lancé des éclairs et elle m'a rétorqué aussi sec : “Oh pitié, Mike, tu dis n'importe quoi. D'abord, tu ne passes pas tes journées avec moi. Tu ne me connais pas du tout. Tu compares ce que tu sais de toi-même à ce que tu ne sais pas de moi. Ensuite, je lutte quotidiennement contre la dépression et elle m'a vaincue à plusieurs époques de ma vie. Ça, je ne t'en ai jamais parlé. Je n'ai pas de famille. J'aime être seule et en silence. Crois-moi, je suis tout aussi ‘peu spirituelle' que toi”.

Puis elle ajouta avec douceur : “Tu penses à Dieu tout le temps, pas vrai ?”

“Eh bien, en quelque sorte”, répondis-je.

“Penser à Dieu, c'est être avec lui. Être avec lui, c'est de la spiritualité. Penser à Dieu, c'est prier. Alors fiche-moi la paix avec tes histoires de culpabilité, ça fait des années que tu pries ! Tu es quelqu'un de spirituel !”

Quoi ? Je priais depuis des années ? De quoi parlait-elle ? Lorsque Paul disait “Priez sans cesse” il ne m'était pas venu à l'esprit que c'était possible. Je n'avais jamais pensé que la réflexion pouvait faire partie de la prière, que l'on pouvait prier les yeux ouverts, ou debout, assis, en conduisant, en dansant, en se levant, couché, en faisant du jogging, en travaillant. Comment quelqu'un pouvait-il “m'accuser” de prier tout le temps alors que je ne priais pas tout le temps... à moins que mon amie ait raison, à moins qu'en effet je priais sans cesse ?

Comment quelqu'un pouvait-il “m'accuser” d'être spirituel — à moins que la spiritualité n'existe en tailles et en formes illimitées... À moins que la spiritualité ressemble à toi et à moi quand nous pensons à Jésus, quand nous essayons de trouver Jésus, quand nous nous efforçons de comprendre à quoi ressemble la vraie foi dans un monde vrai.

Sans faux-semblant

Il n'y a pas de place pour le faux-semblant dans la vie spirituelle. Malheureusement, il y a une règle non-écrite dans beaucoup de cercles religieux : faire semblant. Fais comme si Dieu contrôlait la situation même quand tu penses le contraire. Donne l'impression que tout va bien dans ta vie même si ce n'est pas le cas. Fais semblant de croire quand tu doutes. Cache tes imperfections. Entretiens l'image d'une vie familiale parfaite, où tout le monde est équilibré et épanoui, alors que ta famille est comme toute famille normale dysfonctionelle. Et quoi que tu fasses, n'avoue pas ton péché.

Sur le plan pratique, faire semblant est efficace, pas compliqué et rapide. Répondre “Ça va.” à la question “Comment vas-tu ?” est beaucoup plus facile et plus rapide que : “Pas très bien, merci, mon dos me fait mal et mes enfants ados me déçoivent. Je ne suis pas satisfaite de mon corps, mon mari ne me parle plus et je suis en train de me demander s'il y a quelque chose de vrai dans le christianisme.” La sincérité demande aussi un gros investissement en temps et en énergie de la part de celui qui a posé la question (qui préfèrerait parfois ne jamais l'avoir posée).

Faire semblant, c'est le lubrifiant des non-relations de notre temps. Faire semblant entretient l'illusion d'une relation, en nous reliant les uns aux autres sur la base de ce que nous ne sommes pas. Ceux qui font semblant ont des semblants de relations. Être vrai est synonyme de spiritualité fouillis, parce que lorsque nous sommes vrais, notre pagaille s'expose, au vu et au su de tout le monde.

Certaines personnes pensent que juxtaposer des mots tels que spiritualité et fouillis est grossier et choquant. “Comment osez-vous suggérer que les gens sont fouillis ? Quel est votre propos ? Vous voulez dire que le péché n'est rien de grave, que moins de cent pour cent d'efforts pour servir Dieu est acceptable ? Vous êtes trop négatif. Mettre vos défauts en avant ne vous avance à rien.”

Mais la vérité, c'est que nous sommes pagaille. Aucun de nous n'est celui qu'il paraît être. Nous avons tous des secrets. Nous avons tous nos points sensibles. Nous bataillons tous de temps à autre. Personne n'est parfait. Personne. (Note qu'à l'instant je paraphrase Romains 3.10.) L'essence de la spiritualité fouillis, c'est le refus de faire semblant, de mentir, ou de permettre aux autres de croire que nous sommes quelqu'un que nous ne sommes pas. Malheureusement, les gens sont plus aptes à gérer les pires situations qu'à renoncer au faux-semblant.

Si toi et moi cessons de faire semblant, par la même occasion nous exposons les simulacres des autres. La bulle de la vie chrétienne parfaite éclate, et alors nous devons tous faire face à la réalité de notre imperfection.

Lorsqu'on a diagnostiqué un cancer chez ma fille de dix-huit mois, j'étais loin de m'attendre aux faux-semblants de mes amis chrétiens. Quelques heures seulement après l'annonce de la nouvelle, j'ai été inondé de remarques de ce genre : “Je suis certain que Dieu a une bonne raison. Dieu peut guérir ta fille si seulement tu as assez de foi. Même si elle meurt, ce sera mieux pour elle.” Je me souviens avoir répondu à ces personnes : “J'espère que ça n'est pas Dieu qui a fait ça. Je ne crois pas que Dieu a promis de guérir ma fille.La mort n'est certainement jamais mieux que la vie, sinon, tout le monde n'aurait plus qu'à se suicider.” Je te laisse imaginer la réaction de mon entourage. Mes propos ont été mises sur le compte du choc, de l'amertume, du cynisme et d'un manque de foi. Mais je n'étais pas amer. Je n'étais pas cynique. Je disais seulement la vérité. Je ne pouvais pas, je ne voulais plus faire semblant.

Est-ce que je doutais de la présence de Dieu ? Bien entendu. Avais-je des doutes sérieux quant à ma foi ? Oui. Étais-je désespéré, en colère, plein de ressentiment ? Oui, j'étais tout ça. J'aurais seulement souhaité que les autres me donnent la possibilité d'être honnête et qu'ils soient également honnêtes avec moi. Vingt-neuf ans plus tard, je regarde en arrière et je me rends compte que ces personnes avaient peur et étaient elles-mêmes dans la confusion. Si elles étaient arrivées à me convaincre, leur peur aurait disparu. Mais il n'y avait rien à faire. Elles ont donc été obligées de gérer la réalité d'un bébé de dix-huit mois atteint d'une maladie qui aurait pu l'emporter. (Elle va très bien, soit dit en passant.)
Aujourd'hui, si tu devais me demander pourquoi ma fille a survécu, je n'aurais qu'une réponse : “Je ne sais pas.” J'ai vu mourir beaucoup d'enfants de l'âge de Lisa pendant la période où elle était malade. Et je le dis comme je le pense, je ne sais pas où était Dieu. Je ne peux pas prétendre que le mystère de Dieu n'existe pas.

 









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