L'amour lucide

Un amour ne se mesure pas aux qualités que possédaient les partenaires au moment où ils se sont rencontrés. Ne demandez pas à votre fille, à votre fils pourquoi ils sont amoureux. Ils vous donneront toutes les raisons du monde, sauf la vraie.

 

« Le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas. » Ils pourront vous vanter la beauté, l'intelligence, le caractère, les diplômes ou la situation de l'aimé, ce seront des arguments à l'usage de ceux qui n'aiment pas.

J'ose même dire que plus il a fallu de ces qualités-là, et moins il leur a fallu d'amour. Si vous aimez quelqu'un qui a toutes les qualités, vous n'avez pas du l'aimer beaucoup. Un amour qui trouve son objet tout fait, préfabriqué et universellement apprécié est un amour paresseux et infécond.

L'authenticité d'un amour réside dans sa puissance de transformation. Observez comment, combien votre fils, votre fille ont changés depuis qu'ils aiment : laissez-les vous confier comme ils ont osé se montrer à la fois courageux et faibles, tendres et forts, humbles et fiers, audacieux et timides, vulnérables et invincibles depuis qu'ils aiment ainsi, et vous commencerez à comprendre que l'amour est heureusement aveugle à ce que tous remarquent, mais qu'il est prodigieusement lucide à ce qu'il peut susciter dans l'être qu'il aime. Il rit de l'étonnement de tous deux qui croyaient connaître l'aimé(e), qui l'avaient jugé et condamné à ne plus grandir.

Car on ne grandit que si l'on est aimé ; on ne grandit que pour ceux qui vous aiment et qui croient en vous. Chacun de nous a grandi dans la mesure où il a été aimé. Et s'il s'est arrêté de grandir là où on s'est arrêté de l'aimer.

L'illusion générale est de croire qu'on aime autant que l'autre le mérite. La vérité est que l'on ne mérite l'amour que par ce qu'on est aimé. Vous ne vous êtes pas arrêté d'aimer parce que vous avez rencontré les limites de l'autre : vous n'avez rencontré que les limites de votre amour trop pauvre, trop faible pour continuer son œuvre de création.

C'est l'explication de toutes les désillusions conjugales. Les époux se sont aimés parce qu'ils se créaient. Ils cessent de s'aimer dès qu'ils se contentent de se constater, quand ils n'exercent plus l'un sur l'autre cette extraordinaire puissance de transformation, de transfiguration, de résurrection qu'est leur amour. Ils veulent « conserver » leur amour au lieu de le réinventer chaque jour. Ils croient se connaître, alors qu'ils avaient expérimenté combien on rajeunit, combien on change, comme on devient méconnaissable dès qu'on s'aime.

L'amour qui sommeille ne se sent plus, ne se prouve plus : on peut le croire disparu, et pourtant un baiser du prince charmant peut toujours réveiller sa princesse endormie. Dès que ce pouvoir s'exerce, ils connaissent à nouveau tous les deux l'émerveillement de l'amour, incompréhensible pour ceux qui n'aiment pas, qui n'aiment plus.

«  Ne jugez pas et vous ne serrez pas jugé ! » Juger quelqu'un, c'est se juger soi-même parce que c'est constater sa démission, l'oubli de ses responsabilités. Le mode, l'humanité, est une immense pâte qui s'effondre dès qu'on cesse de la travailler par l'amour. Il est aisé de mépriser les autres dans l'état où nous les avons abandonnés. Mais si nous recommençons à aimer, nous n'aurons plus aucun des motifs par lesquels nous justifions notre abandon. Le seul moyen de transformer l'autre ou le monde est de s'en sentir responsable.

Oui, l'amour est heureusement aveugle à la médiocrité de notre existence, de notre personne tant que nous n'aimons pas, tant que nous ne sommes pas aimés. Il ne nous juge pas sur notre état, car il sait que chacun de nous est avant tout ce qu'il peut devenir.

Et il est heureusement lucide en perçant à jour nos apparences. Il nous devine, il nous révèle à nous-mêmes, il nous restitue à notre être véritable dont lui seul pouvait accoucher.

Louis Evely, Chaque jour est une aube, éditions Centurion

 










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