Les caricaturistes du Prophète
et la liberté d'expression en Occident.


Paul Gosselin
(fév. 2006)

Ceux qui suivent l'actualité ont probablement entendu parler du scandale dans le monde islamique provoqué par la publication de douze caricatures satiriques du prophète Mahomet parus dans le journal danois Jyllands-Posten. Par exemple le cheik Youssouf al-Qardaoui a réclamé “ une journée internationale de colère pour Dieu et son prophète ”. Des sanctions économiques ont déjà été appliquées aux entreprises danoises actives au Moyen Orient et l'on a brûlé des drapeaux danois. Étant donné que d'autres quotidiens en Occident ont publiés ces caricatures, de nouvelles manifestations de réprobation sont attendues. On exige toujours des excuses de très haut niveau du gouvernement danois et non pas de simples regrets.

Ce genre de réaction, il va sans dire, laisse l'occidental moyen un peu perplexe. Serait-il mieux, pour éviter des pots cassés, de se montrer tolérants et se plier aux exigences des imams? Un présupposé de la religion politiquement correct dominante en Occident actuellement qui sème de la confusion dans cette affaire. Il s'agit du principe que "tous ont leur vérité". Des remises en questions sérieuses sont désormais considérées intolérantes. Celui qui tente de développer une attitude réellement critique risque de subir l'ostracisme des intolérants, qui sont, somme tout les hérétiques postmodernes. Bien que cette question de caricatures semble, a priori, banale, il comporte des enjeux sous-jacents importants.

Pour dépasser les réactions émotives de part et d'autre, il faut une mise en contexte. Dans le monde islamique en général, il existe très peu de liberté de parole ou de critique. Cela peut surprendre l'occidental moyen, mais pour s'en convaincre, on peut examiner le rapport sur la presse mondiale publié par l'organisme Freedom House. Ce rapport on recense tous les pays du monde et l'on y évalue la liberté de presse chez eux. Chaque pays reçois une note sous la forme suivante ; F = Free, PF = Partly Free, NF = Not Free. Si on extrait du rapport et l'on regroupe tous les pays où l'influence de l'islam est dominante (voir exemple fait sur le rapport de 1999 [1] ), on remarque assez rapidement une constante. Ces pays tombent presque sans exception dans les catégories Partly Free ou Not Free (non-libre).

Une des raisons pour cet état des choses est un trait de la religion islamique qui est visible sur le plan historique. Il s'agit de l'attitude de la religion islamique à l'égard de l'État ou du pouvoir politique. Au sein de l'islam, l'État a toujours été considéré une partie de la religion. Dans le cas de l'islam l'intégration du système judiciaire et de l'État par la religion y est généralement très poussée [2] . À ce sujet, l'anthropologue anglais Raymond Firth remarque à l'égard de l'Islam (1981 : 589) :

Mais du postulat central de Dieu, en tant que réalité suprême, ultime et aveuglante, sont tirées des propositions touchant l'homme comme serviteur de Dieu, touchant la nature comme un symbole reflétant la réalité divine et de la loi (le Shari‘a) vue comme exprimant la volonté divine et couvrant tous les aspects de la vie humaine. Il s'agit d'une foi concise et logique. Pour le musulman, il n'y a pas de distinction ultime entre la loi divine et la loi humaine. Ainsi, chaque acte, ce qui inclut chaque acte politique, a une dimension religieuse et doit avoir une sanction religieuse explicite.*

Dans ce contexte où l'État = Religion, une critique faite à l'égard de l'État est perçue comme une critique de la religion et, inversement, une critique de la religion est perçue comme un affront à l'État... Mais dans une telle situation (pour de plus amples informations sur la relation Religion/État, voir le chap. iv de Fuite de l'Absolu), il est inévitable que les pressions sociales montent. Dès lors, il faut une soupape de sécurité pour éviter que tout saute. Mais il ne faut pas trop s'inquiéter, car elle est toute trouvée. La logique interne de la situation l'impose d'ailleurs. Si on ne peut critiquer ou remettre en question au-dedans, il faut critiquer au-dehors. C'est pourquoi il est si utile aux États où l'islam est dominant de pourvoir critiquer Israël [3] et l'Occident.

Sur un forum du site de l'agence britannique BBC, un intervenant musulman offensé fit le commentaire suivant : “Comment vous sentirez-vous si on insultait le Christ? ” Ce que cet intervenant ne semble pas avoir compris c'est qu'en Occident, si la liberté d'expression est réelle, celle-ci implique nécessairement le droit de dissension et de critique, même exprimé sous des formes satiriques. Ce droit est le fruit de longues luttes. Certains musulmans sont d'avis que d'invoquer le "droit de parole" pour défendre de telles remises en question du prophète ou de la religion islamique est "illégitime", rien de plus qu'un leurre. Il ne faut pas s'étonner d'une telle réaction, car dans les pays islamiques la liberté d'expression y est justement fictive. On ne peut s'exprimer que dans le sens du discours religieux officiel... Le reste n'est pas toléré. Voici, à titre d'exemple, quelques informations offertes aux voyageurs canadiens par le ministère des Affaires extérieures du Canada, dans son document "Conseils aux voyageurs" qui rend compte de la réalité quotidienne dans ce pays. On note (7/9/2005) :

Les Canadiens travaillant comme enseignants en Arabie saoudite devraient éviter les discussions à caractère politique ou religieux avec leurs élèves et avec le personnel de l'école. (…) Les femmes ne sont pas autorisées à conduire une voiture ou à circuler à bicyclette. La danse, la musique et le cinéma sont défendus. Les femmes et les hommes ne peuvent être ensemble en public, à moins d’êtres accompagnés d'autres membres de leur famille. Une femme arrêtée parce qu'elle est en compagnie d'un homme qui n'est pas de sa famille peut être accusée de prostitution. Les restaurants ont deux sections, l'une pour les hommes, l'autre pour les familles ainsi que pour les femmes accompagnées ou non. En outre, les femmes et les enfants doivent avoir la permission d'un parent de sexe masculin pour sortir du pays. (…) L'importation, l'utilisation ou la possession d'objets considérés comme contraires aux principes de l'islam sont aussi interdites. Il est d'ailleurs interdit d'y pratiquer tout autre religion et d'y importer des livres et articles à cette fin. […] L'Arabie saoudite est une monarchie traditionnelle et conservatrice où l'islam, religion officielle, règle tous les aspects de la vie quotidienne. Les coutumes, les lois et les règlements du pays sont rigoureusement conformes aux pratiques et croyances islamiques. Les voyageurs doivent respecter les traditions religieuses et sociales pour éviter de froisser les sensibilités locales. Les femmes doivent observer rigoureusement le code vestimentaire saoudien et porter des vêtements conventionnels et amples, y compris un long manteau (abbaya), et un foulard pour se couvrir les cheveux. Les femmes n'ont pas le droit de conduire.

Pour ce qui est d'œuvres artistiques critiquant les chefs spirituels les plus importants, à titre de comparaison, examinons deux cas concrets c'est-à-dire des ouvrages artistiques controversés proposés au public dans les derniers 20 ans. En Occident, la mise en marché du film "La dernière tentation de Christ" (Martin Scorsese 1988) a provoqué de nombreuses critiques de la part du clergé de diverses églises chrétiennes puisque ce film remettait en question la sexualité de Christ. Depuis, ce film est pratiquement oublié et le débat est mort.

Dans le monde islamique, par contre, le roman "Versets Sataniques" de Salman Rushdie (1988) a provoqué non seulement les critiques, mais aussi des fatwas et menaces de mort. Une fatwa, émit par l'ayatollah Khomeyni (Iran), réclame la mort pour l'auteur. On ajouta que tous ceux qui mouraient en tentant d'exécuter l'auteur seraient considérés comme martyrs de l'Islam. Hojjat-ul-Islam Sheik Sanei de l'organisme islamique iranien Le Cinq Juin offrit, peu de temps après, une récompense d'environ 3 millions de dollars US à tout Iranien qui punirait (de mort) l'arrogant blasphémateur. Depuis, les éditeurs occidentaux de ce livre ont été longtemps la cible d'attentats et de nombreuses menaces de mort. Rushdie a longtemps vécu dans des résidences anonymes et est généralement accompagné de gardes du corps. D'autres auteurs du monde musulman subissent un sort semblable s'ils osent remettre en question des aspects du Coran. Et dans le cas de Scorsese, qui a reclamé sa mort en Occident? Peut-être un con marginal a pu émettre de tels avis, mais pas de leaders chrétiens crédibles. Si une religion est effectivement inspirée par une divinité, pourquoi serait-ce nécessaire d'y ajouter de telles interdictions de la critique? Imaginez quelle peut être la situation d'un citoyen ordinaire qui ose critiquer l'Islam dans un pays où l'influence de l'Islam est dominante? Tous n'ont pas le profil public, l'appui des élites littéraires et la sympathie des médias occidentaux comme Rushdie... C'est cela la liberté dans le monde musulman...

Cela dit, ces leaders islamiques qui protestent tant contre les douze caricatures de Mahomet voudraient voir appliquée à l'Occident la même censure qui est habituelle chez eux. Il ne faut pas s'étonner que certains islamistes l'affirment ouvertement.

Est-ce une attente légitime?

Il faut bien comprendre que si les musulmans ne veulent rien entendre à l'argument de la liberté d'expression cela est tout à fait normal, car dans la culture islamique ce genre d'argument est irrecevable. Quant à nos élites “ politiquement correctes ”, qui seraient tentées d'obtenir le renvoi des journalistes ou d'éditeurs impliquées pour acheter la paix (et rétablir le commerce), il est essentiel de comprendre que s'ils cèdent sur ce point, les leaders islamiques prendront note qu'il est possible d'imposer la censure islamique par ces moyens. Une fois le doigt pris dans ce genre d'engrenage et que ce type de pression soit admise en Occident, cela créera un précédent et d'autres cas semblables suivront inévitablement jusqu'à ce que la presse occidentale soit le sujet d'une censure indirecte ce qui aboutirait à une situation comparable à celle qui existe pour la presse dans les pays où domine l'influence de l'Islam. Dans un communiqué de l'Agence France-Presse (Soleil du 102106 p. A13) on note :

«Dans la banlieue de Beyrouth, où des centaines de milliers de chiites étaient rassemblés pour commémorer le deuil chiite de l'Achoura, le chef du Hezbollah libanais, cheik Hassan Nasrallah a exigé hier des "excuses" et "une légalisation" européenne interdisant les "insultes".»

Enfin, on ne peut pas dire que certains n'ont pas de la suite dans les idées... Dans une étude, le politicologue Huntington souligne un malentendu fondamental en Occident touchant le rapport Occident/Islam (1996 : 217) «The underlying problem for the West is not Islamic fundamentalism. It is Islam, a different civilization whose people are convinced of the superiority of their culture and are obsessed with the inferiority of their power.»

Tout cela laisse bien songeur...

Paul Gosselin

Références

FIRTH, Raymond (1981) Spiritual Aroma: Religion and Politics pp. 582-601 American Anthropologist Vol. 83 no.3 Sept.&
HUNTINGTON, Samuel P. (1996) The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. Simon & Shuster [NY] 367p.
JOHNSON,Irène (2004?) Islam et Occident: de nouvelles guerres de religion ?

Avec la collaboration de L. Robitaille.

Notes

[1] - Si on examine des rapports plus récents, on constate aucun changement substantiel.
[2] - Bien que variable dans ses manifestations d'un pays à un autre et d'une époque à une autre, c'est-à-dire que les structures qui manifestent cet intégration ne sont pas nécesairement les mêmes.
[3] - Voir à ce sujet le texte, Le plaisir douteux de taper sur Israël.

 

 









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