Les protestants évangéliques

Caractérisés par quatre accents majeurs (biblicisme, centralité de la Croix, militantisme et conversion), les protestants évangéliques crèvent l'écran. Implantés en France depuis le début du XIXème siècle, ils affichent aujourd'hui une prospérité qui attire l'attention. De 50.000 fidèles vers 1950 à près de 400.000 (si on intègre les Églises d'immigration étrangère), les Églises évangéliques françaises paraissent résister à la sécularisation. Cette réussite (néo)protestante se double cependant d'une précarité persistante, qui se conjugue avec une flexibilité sociale fondée sur le réseau plus que sur l'institution.

 

 

Prospérité

Quatre atouts sociaux expliquent la prospérité évangélique française à l'entrée du XXIème siècle. L'accent sur l'épanouissement individuel et l'expression émotionnelle constitue une première clef. «La foi chrétienne, cela fait du bien», voilà l'idée dominante d'une spiritualité qui valorise l'efficacité de l'agir divin dans la transformation concrète de la vie du chrétien. Au côté de la dimension de «self-religion» bienfaisante joue aussi l'attrait de la norme vécue. Les Églises évangéliques ne sont pas seulement des lieux réactifs ou défensifs. Elles produisent et font vivre des valeurs propres, et proposent une sociabilité alternative. Dans une époque marquée par une exigence croissante d'authenticité, le discours structurant des évangéliques (ce qui est cru, doit être vécu) semble faire recette. Une autre raison invoquée par les convertis est l'attrait exercé par une communauté d'espérance. Dans un contexte marqué par «l'ultramoderne solitude» chantée par Alain Souchon, la convivialité évangélique séduit d'autant plus qu'elle s'articule à un «grand récit», rescapé en contre-bande des déconstructions. La lecture évangélique de l'histoire, fondée sur le triptyque création/chute/rédemption, donne au croyant la conviction qu'il est aimé de Dieu, que ce dernier, venu le sauver au travers du drame de la Croix, a un «plan» pour lui. L'Église locale devient pour lui la famille sûre et stable dans laquelle cette espérance prend forme, s'authentifie dans la communion des régénérés. Enfin, le caractère démocratique de la plupart des groupes évangéliques est aussi souligné par certains convertis, qui y voient un lieu où leur initiative individuelle trouve un espace de réalisation.

Précarité

La séduction exercée par les Églises évangéliques n'est pas une vue de l'esprit. Mais elle ne doit pas cacher une précarité manifeste. La vulnérabilité sociale des évangéliques se mesure à de nombreux indicateurs. Parmi eux, on observe deux scénarios de dérive sectaire. La dérive de l'autorité charismatique constitue un premier tendon d'Achille. Contrairement aux idées reçues, elle ne menace qu'exceptionnellement les milieux fondamentalistes. Dans l'optique fondamentaliste, c'est en effet la doctrine qui prime : le pasteur-prédicateur est soumis, comme les autres, au respect de la doctrine défendue par le groupe. Face à l'autorité pastorale, les fidèles disposent par conséquent d'une solide marge de manœuvre. Dans une culture pentecôtiste /charismatique où prime l'interface avec un «Dieu des miracles», les choses changent. L'autorité pastorale ne dépend plus autant d'une prédication orthodoxe. Elle s'appuie moins sur la légitimité du pasteur/docteur que sur celle du pasteur/prophète, intermédiaire privilégié entre la divinité et les humains. À l'extrême, l'élément régulateur n'est plus la doctrine, mais le charisme du pasteur. Dans ce scénario (qui ne s'observe qu'à la marge des milieux charismatiques), la voix de Dieu tend à s'identifier avec celle du pasteur-médiateur. Dès lors, quels garde-fous à l'autorité pastorale? Les dérives insulaires, quant à elles, découlent des surenchères ascétiques. Elles conduisent à isoler l'assemblée des fidèles de son contexte social plus large (familles, relations professionnelles, etc.), au risque de multiplier les conflits ou les ruptures. L'accent sur la pureté et la séparation d'avec le monde en vient à gommer les passerelles culturelles et sociales.

Flexibilité

Qu'elles soient prospères ou précaires, les Églises évangéliques françaises s'attestent aujourd'hui dans des formes sociales souples, flexibles, adaptées à l'âge des réseaux. Dépourvue d'institution centralisée, la socialisation évangélique ne se réduit pas à la communauté locale. Sa focalisation sur la figure du «converti» s'accommode fort bien d'une religiosité pèlerine. Rien d'étonnant dès lors si elle tisse des réseaux à l'intérieur, mais aussi à l'extérieur des frontières, sous le sceau de l'exigence missionnaire. Bien connu, l'impact des réseaux évangéliques américains s'est signalé, depuis 1945, par son rayonnement international spectaculaire, dont le terrain français fournit maints exemples. Mais les Français eux-mêmes s'impliquent aussi outre-mer. On peut évaluer aujourd'hui à plus de 350 les missionnaires évangéliques français expatriés à court ou moyen terme (toutes dénominations confondues), soit un peu moins de la moitié du nombre des missionnaires évangéliques étrangers (en majorité américains) alors présents en France. Cette dynamique a contribué à l'affirmation d'une francophonie évangélique. Les DOM/TOM en constituent l'ossature. En élargissant le cercle, le continent africain apparaît comme la destination privilégiée des flux missionnaires français en raison des héritages coloniaux. Cette flexibilité joue à double-sens: à l'initiative évangélique métropolitaine répond une impulsion afro-antillaise de plus en plus entreprenante : sur le portail évangélique TopChrétien, nombreux sont les internautes congolais, ivoiriens, camerounais ou caribéens, dont la voix suggère que l'accent évangélique de demain s'inspirera moins de l'Oncle Sam que de l'Oncle Tom.

Sébastien Fath
Historien (CNRS)

Visiter le site:
www.publicroire.com/construireensemble











Paraboles.net - 497, av Victor HUGO - 26000 VALENCE
Tél :
04 75 81 82 24 - Fax : 04 75 81 82 25 - Email : contact@paraboles.net